Les ombres blanches du Vigan (6)
L’Infiltration
La première des quarante-huit heures de l’ultimatum s’acheva dans un silence de plomb. Dans la clède d’Aulas, la tension était devenue presque solide, palpable à chaque inspiration. Barthélémy, assis sur un banc de bois brut, nettoyait méthodiquement une vieille baïonnette rouillée, le visage fermé. À l’aube, il avait pris sa décision : il descendrait au Vigan pour se livrer.
— Tu n’en feras rien, Barthélémy.
La voix d’Isabeau venait de briser le silence. Elle se tenait sur le seuil de la porte, flanquée de Jean-Pierre, le menuisier, et de trois autres hommes du village. Leurs visages, marqués par la faim et la fatigue, exprimaient une colère froide, une résolution qui n’avait plus rien à voir avec la peur.
— Isabeau, s’il te plaît… commença Barthélémy en se levant. Ton oncle est malade. S’il part pour Toulon, c’est son arrêt de mort. Je ne peux pas vivre avec ce sang sur les mains.
— Et tu crois que Delalande épargnera mon oncle une fois que tu seras pendu ? répliqua-t-elle, faisant un pas déterminé vers lui. Mercier trouvera un autre coupable pour continuer sa vengeance. Si tu te livres, tu leur donnes la victoire, et tu nous condamnes tous. Les Demoiselles n’abdiquent pas, Barthélémy. Nous nous battons.
Jean-Pierre s’avança à son tour et posa une lourde main sur l’épaule du jeune chef.
— Isabeau a raison, mon ami. Et nous avons un plan.
Barthélémy fronça les sourcils, partagé entre l’angoisse et une lueur d’espoir naissante.
— Un plan ? Pour attaquer les geôles du Vigan ? C’est une forteresse militaire, Jean-Pierre. Il y a plus de cinquante voltigeurs casernés là-bas.
— Pas si nous n’attaquons pas de front, expliqua le menuisier en dépliant un morceau de papier grossier sur lequel il avait esquissé des lignes de charbon. Mon père a participé à la réfection des charpentes de l’ancienne prison sous l’Empire. Le bâtiment des geôles s’appuie directement sur le mur arrière des vieilles tanneries désaffectées, le long de la rivière d’Arre. À cet endroit, l’humidité de l’eau a profondément rongé le mortier de schiste. Avec des barres de fer et un peu de patience, on peut desceller les blocs de pierre depuis les caves de la tannerie et déboucher directement dans le couloir des cellules basses.
Barthélémy observa le croquis. L’audace du plan le laissa muet un instant.
— Et la garde ?
— C’est là que les Demoiselles entrent en scène, intervint Isabeau, un soupçon de défi dans les yeux. Nous allons créer la plus grande diversion que cette vallée ait jamais vue. Nous allons faire croire à Delalande que toute la montagne descend sur Le Vigan.
Pendant que Barthélémy, Jean-Pierre et deux hommes s’introduiraient par la rivière et le mur de la tannerie, Isabeau et le reste des révoltés, vêtus de leurs chemises blanches de lin, allumeraient des brasiers sur les crêtes environnantes et harcèleraient les sentinelles aux entrées de la ville. Les cloches d’Aulas et de Bréau sonneraient le tocsin pour semer la panique et faire croire à une insurrection générale.
Le doute s’effaça lentement du regard de Barthélémy, remplacé par le feu de la révolte. Il regarda Isabeau, subjugué par sa force d’âme. Elle risquait sa vie non seulement pour son oncle, mais pour lui, pour leur liberté commune.
— Quand partons-nous ? demanda-t-il simplement.
— Cette nuit, répondit Jean-Pierre. La lune sera voilée par les nuages de pluie. C’est notre meilleure alliée.
L’après-midi s’étira dans une fièvre préparatoire clandestine. Dans chaque chaumière complice, on ressortit les chemises blanches des armoires. On affûta les outils de fer, on prépara les torches de résine. Le village tout entier, poussé à bout par la cruauté de Delalande, s’apprêtait à lever le masque du silence pour devenir une force agissante.
À minuit, le ciel au-dessus du Vigan se chargea de lourdes nuées noires, masquant la lune comme prévu. Au bord de la rivière d’Arre, l’eau glacée coulait à grands bouillons, masquant le bruit des pas.
Barthélémy, vêtu d’une simple vareuse sombre pour l’infiltration, serra une dernière fois la main d’Isabeau avant qu’elle ne rejoigne les groupes de diversion sur les hauteurs.
— Sois prudente, murmura-t-il, ses yeux ancrés dans les siens.
— Ramène mon oncle, Barthélémy. Et reviens-moi.
Elle disparut dans l’obscurité des châtaigniers. Barthélémy se tourna vers la rivière, fit un signe à Jean-Pierre et s’enfonça dans l’eau noire en direction des tanneries abandonnées. Le compte à rebours touchait à sa fin. L’assaut des geôles venait de commencer.
L’Assaut des Ombres
L’eau glacée de l’Arre montait jusqu’aux hanches de Barthélémy, lui coupant le souffle à chaque pas. Le courant d’automne était fort, gonflé par les pluies récentes, mais le grondement de la rivière sur les galets de schiste offrait une couverture sonore parfaite. Derrière lui, Jean-Pierre et deux autres hommes luttaient en silence contre la force du fleuve, portant de lourdes barres de fer enveloppées dans des sacs de toile pour étouffer le tintement du métal.
Soudain, vers le nord, une première lueur déchira la nuit. Isabeau venait d’allumer le grand brasier de la crête des Espérelles.
Presque aussitôt, les cloches de l’église d’Aulas commencèrent à sonner à toute volée. Le tocsin, rapide et affolé, fut immédiatement repris par le clocher de Bréau. Dans le silence nocturne, ce vacarme soudain résonna comme un coup de tonnerre. Du fond de la vallée, on pouvait apercevoir des dizaines de torches s’agiter le long des sentiers d’altitude. La colline semblait s’embraser, donnant l’illusion parfaite d’une armée de « Demoiselles » dévalant les pentes pour assiéger Le Vigan.
— Alerte ! Aux armes ! hurla une sentinelle depuis le pont principal.
Le chaos s’empara instantanément de la garnison. Barthélémy entendit le galop frénétique des chevaux des voltigeurs et les cris d’officiers ordonnant le rassemblement général pour défendre les entrées de la ville. Le piège d’Isabeau fonctionnait au-delà de toutes les espérances : la ville se vidait de ses défenseurs.
— C’est le moment, souffla Jean-Pierre, désignant les murs sombres des tanneries abandonnées qui surplombaient directement l’eau.
S’introduisant par une arche de décharge à moitié submergée, les quatre hommes grimpèrent dans les sous-sols obscurs de la tannerie. L’air y était saturé d’une odeur de cuir pourri et de moisissure. Jean-Pierre guida le groupe à travers un dédale de cuves de pierre jusqu’au fond d’une cave humide, là où la roche rejoignit les fondations des geôles royales.
L’humidité de l’Arre avait fait son œuvre. Le mortier qui liait les blocs de schiste était devenu aussi meuble que de la craie humide.
Barthélémy et Jean-Pierre glissèrent leurs pinces de fer entre les joints. À la lueur d’une unique bougie abritée dans une lanterne sourde, ils commencèrent à desceller la muraille. Le travail était exténuant. Chaque pierre retirée devait être posée au sol avec d’infinies précautions pour ne pas alerter les geôliers restés à l’intérieur. Leurs muscles criaient grâce, mais l’image du vieux Mathieu agonisant au bagne leur donnait une force surhumaine.
Après quinze minutes d’un effort acharné, un bloc plus massif que les autres céda dans un sourd glissement. Un souffle d’air encore plus froid et vicié leur caressa le visage. Barthélémy glissa la tête à travers l’ouverture. Ils venaient de déboucher directement dans le couloir obscur des cellules de basse-fosse.
Se faufilant par la brèche, Barthélémy s’avança à pas de loup. Il n’y avait qu’un seul garde de faction à ce niveau, assoupi sur une table de bois. Barthélémy fit signe à ses hommes de rester en arrière, contourna la sentinelle par l’ombre et, d’un geste précis, le neutralisa sans un cri, l’assommant proprement.
Il récupéra le lourd trousseau de clés en fer forgé suspendu à la ceinture du garde et se précipita vers la cellule du fond.
Derrière les barreaux rouillés, le vieux Mathieu était étendu sur une paillasse trempée, grelottant de fièvre, le visage d’une pâleur mortelle.
— Mathieu… murmura Barthélémy en déverrouillant la porte dans un grincement d’acier.
Le vieil homme ouvrit des yeux embrumés, peinant à reconnaître le jeune chef sous sa vareuse sombre.
— Barthélémy ?… Tu es fou… Ils vont te tuer…
— On s’en va, Mathieu. Isabeau nous attend.
Jean-Pierre prit le vieillard sur ses larges épaules. Mais alors qu’ils s’apprêtaient à repasser par la brèche, des pas lourds résonnèrent en haut de l’escalier de pierre. Une silhouette massive apparut au sommet des marches, une lanterne de cuivre à la main.
C’était Mercier.
Le garde forestier écarquilla les yeux en découvrant le garde étendu au sol et les rebelles.
— Les Demoiselles !… Aux ar —
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. D’un bond prodigieux, Barthélémy se jeta sur lui. La lanterne de Mercier vola en éclats, plongeant le couloir dans une semi-obscurité seulement éclairée par les reflets de la lune à travers les soupiraux. Les deux hommes roulèrent au sol dans une lutte sauvage. Mercier, fou de rage, tenta de saisir son pistolet à la ceinture, mais Barthélémy fut plus rapide : il lui saisit le poignet, lui fit lâcher son arme et lui asséna un coup violent au menton qui l’envoya s’effondrer contre la muraille de schiste.
— Vite ! Par le trou ! pressa Barthélémy, le souffle court, alors que les premiers sifflets d’alarme commençaient à retentir dans la cour supérieure de la prison.
L’un après l’autre, ils se glissèrent à travers la brèche, repassèrent par les caves de la tannerie et plongèrent à nouveau dans l’eau glacée de l’Arre. Portant Mathieu à bout de bras pour lui éviter la noyade, ils traversèrent la rivière sous le couvert de l’obscurité, juste au moment où les premières torches des voltigeurs furieux apparaissaient aux fenêtres des geôles.
La nuit appartenait encore aux ombres. L’armée invisible venait d’accomplir son plus grand miracle.