Ce que le loup a vu (2)
Les empreintes du doute
Le trio progressait en silence sur le sentier escarpé qui menait au mas de Julien. Léo marchait en tête, ses yeux balayant machinalement le sol, déchiffrant chaque branche brisée. L’air était devenu plus lourd, malgré la fraîcheur matinale.
Arrivés devant la bâtisse de pierre, Léo s’arrêta. La porte bâillait effectivement sur un intérieur sombre. Sur le seuil, une tasse de café renversée avait laissé une tache brune, déjà sèche.
— C’est par là, murmura Pierre d’une voix étranglée en désignant un bosquet de châtaigniers à une cinquantaine de mètres.
Léo s’approcha de la zone. Le sol meuble, détrempé par la rosée, portait les stigmates d’une lutte ou d’une fuite précipitée. Il s’accroupit, sortit son carnet et ajusta ses lunettes.
L’expertise de Léo
- Les traces de pattes : Elles étaient larges, nettes, marquant profondément la terre. Un loup, sans aucun doute. Mais quelque chose clochait dans la régularité de la foulée.
- L’anomalie : À côté des empreintes de l’animal, Léo repéra des traces de pas, celles-là mêmes qu’il avait remarquées sur le sentier un peu plus tôt.
- Le détail invisible : En s’approchant d’un tronc, il vit une touffe de poils gris restée accrochée à l’écorce. Il la fit rouler entre ses doigts. Trop rêche. Trop propre.
— Alors ? demanda le maire, nerveux. C’est lui, n’est-ce pas ? Le solitaire qui rôde ?
Léo ne répondit pas tout de suite. Il se redressa et regarda en direction de la draille abandonnée, là où le loup, la veille, avait observé l’homme creuser. Il se souvint de sa propre intuition : dans ces bois, les apparences trompaient souvent.
— Le loup est passé par ici, c’est certain, finit par dire Léo. Mais il n’a pas emporté Julien. Un loup n’ouvre pas une porte pour sortir un homme de chez lui.
Une découverte troublante
Il fit quelques pas de plus vers le vallon. Son regard fut attiré par un reflet métallique sous un tas de feuilles mortes. Il écarta l’humus du bout de sa botte et découvrit une petite clef plate, de celles qu’on utilise pour des cadenas de sécurité ou des coffres de transport.
Pierre blêmit en la voyant.
— C’est celle de la remise de Julien… Il la gardait toujours sur lui.
Léo se tourna vers la forêt, là où l’ombre des châtaigniers semblait encore abriter les secrets de la nuit. Il repensa au loup et à l’odeur de « terre fraîche » et de « sueur » que le loup avait dû sentir.
— Pierre, dit Léo d’un ton sans réplique, ton frère n’a pas été attaqué. Il a été suivi. Et celui qui le suivait ne marchait pas à quatre pattes.
Les secrets du bâti
Léo repoussa l’intuition sauvage qui l’avait traversé et se reconcentra sur le pragmatisme qui faisait sa réputation à Monoblet. Avant de s’aventurer plus loin vers la draille, il devait comprendre l’environnement immédiat de Julien.
— Restez ici, dit-il au maire et à Pierre d’un ton qui n’admettait aucune discussion. Je ne veux pas que vous effaciez d’autres traces.
Il franchit le seuil du mas. L’intérieur était rustique, à l’image de Julien : des murs de pierre sèche, une cheminée massive et peu de meubles.
La fouille de la pièce principale
- Le désordre inhabituel : Si Julien était un homme solide et taiseux, la table renversée et les papiers éparpillés témoignaient d’une intrusion violente ou d’un départ dans la précipitation.
- Le registre cadastral : Sur le vieux buffet, Léo trouva un plan du secteur de Saint-Roman-de-Codières. Plusieurs parcelles situées le long de l’ancienne draille étaient entourées d’un cercle rouge.
- L’absence de matériel : Dans le coin de la pièce, l’emplacement habituel des outils était vide. La pelle et la pioche de Julien avaient disparu.
Léo ressortit sur le perron, la petite clef plate toujours serrée dans sa poche. Il regarda le maire, qui attendait près du pick-up, les bras croisés.
— Monsieur le Maire, vous parliez de murets écroulés sur la draille. Julien est votre premier adjoint, vous pensez qu’il y passait beaucoup de temps récemment ?
Le maire hocha la tête, fuyant le regard perçant de Léo.
— Presque toutes ses soirées, Léo. Il disait que les anciens avaient caché des choses sous les terrasses de châtaigniers pendant la guerre. On pensait qu’il divaguait… jusqu’à ce qu’il commence à recevoir des appels anonymes à la mairie pour demander qui était le propriétaire de ces ruines.
Léo comprit que la disparition de Julien n’avait rien d’un accident pastoral. Quelqu’un d’autre s’intéressait à ce que Julien avait déterré ou cherchait à cacher.
A suivre.