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Ce que le loup a vu (fin)

Léo ne pouvait pas laisser l’homme tomber. Son sens moral, forgé par la rudesse et l’équité des Cévennes, l’obligeait à agir, même face à celui qui venait de le mettre en joue. Il quitta l’abri de la baume où Julien reposait encore.

La main tendue

Léo remonta la pente avec une agilité surprenante, ses mains trouvant les prises familières dans le schiste et les racines de bruyère. En arrivant au sommet, il vit l’homme suspendu au-dessus du vide, les doigts crispés sur une branche de châtaignier qui menaçait de rompre.

Léo appuya son pied droit sur le rebord du ravin, ancrant ses bottes dans un interstice, et tendit un bras ferme vers l’inconnu. Il saisit le poignet de l’homme, sentant la sueur et la terre fraîche, ces odeurs que le loup avait déjà identifiées comme étrangères à la forêt. D’un effort violent, il ramena l’individu sur le plateau pierreux de la draille.
L’homme s’effondra au sol, haletant, le regard fuyant. Le loup, à quelques mètres de là, ne bougea pas d’un cil, sa présence imposant un silence sacré sur la scène.

Le maire et Pierre rejoignirent enfin le groupe, essoufflés le fusil de l’homme sur l’épaule. Pierre, en voyant l’homme, laissa échapper un cri de surprise.
— « C’est l’adjoint de Saint-Roman ! » s’exclama le maire, stupéfait. Il regarda l’élu déchu, puis le sac de billets ensanglantés que Léo avait remonté du ravin.
— « Julien a trouvé ce que vous aviez caché, n’est-ce pas ? » demanda Léo d’une voix basse, plus froide que le vent de l’Aigoual. « Et vous avez essayé de faire porter le chapeau au loup. ».
L’homme ne répondit pas, mais son tremblement trahissait sa culpabilité. Le loup, sentant que son rôle de témoin touchait à sa fin, se détourna lentement et s’enfonça dans l’épaisseur des bois de Monoblet, redevenant une ombre parmi les ombres.

L’adjoint de Saint-Roman, les mains liées par une corde de berger, fut escorté le maire et Pierre, qui portait son frère Julien sur son dos jusqu’à la voiture du maire laissée un peu plus bas. Léo, lui, resta en arrière sur la draille. Il ramassa le sac de toile, mais au lieu de repartir immédiatement, il s’assit contre le tronc noir du châtaignier pour en examiner le fond.

Le secret des murets

Sous la liasse de billets et les vêtements souillés de sang, les doigts de Léo frôlèrent un objet rigide, enveloppé dans un vieux journal daté de 1944. Il s’agissait d’un lourd médaillon en argent, gravé d’un sceau que Léo ne reconnut pas immédiatement, représentant un loup stylisé entouré de ronces. En grattant la surface, il s’aperçut que le métal dissimulait un compartiment creux contenant une liste de noms, certains barrés d’une croix rouge, d’autres encore lisibles : les ancêtres de Monoblet. Léo comprit que l’adjoint ne cherchait pas seulement l’argent, mais l’effacement d’une vérité qui aurait pu briser la paix rugueuse de la vallée.

Le vent descendait toujours de l’Aigoual, faisant murmurer les pierres moussues. Léo regarda vers la crête où le loup avait disparu, cette bête qui « savait disparaître mieux que n’importe quel arbre ». Il se souvint des paroles qu’il avait prêtées à l’animal dans ses pensées : les humains chercheraient un coupable, mais ils ne regarderaient jamais du bon côté. Léo referma le sac. Il savait désormais que Julien n’avait pas simplement trouvé un trésor, mais qu’il avait réveillé une dette de sang que la forêt tentait d’étouffer depuis des décennies.

Léo se redressa, sentant le poids du médaillon contre sa cuisse. Le vent continuait de glisser entre les troncs séculaires, faisant craquer la forêt de Monoblet comme si elle reprenait sa respiration après l’intrusion.
Il porta deux doigts à sa bouche et laissa échapper un sifflement court, modulé, qui transperça le silence des châtaigniers.
À quelques dizaines de mètres, dans l’ombre d’un muret écroulé, une silhouette couleur de poussière s’ébroua. Pumba, son vieux bâtard trop fatigué pour les longues traques mais toujours aux aguets, quitta son poste d’observation pour rejoindre son maître d’un pas raide. Léo caressa machinalement le museau du chien, sentant sous ses doigts la rudesse de ses poils mêlée au froid de la rosée. L’animal ne regarda pas vers le ravin, ni vers le sac. Il fixa un instant l’éperon rocheux où le loup s’était tenu, regarda son maître puis poussa un léger soupir avant de se ranger aux talons de Léo.

Léo reprit la route forestière, marchant lentement pour respecter le rythme de Pumba. Il savait que le village allait s’agiter, que les questions allaient pleuvoir, mais il préférait pour l’instant le silence rugueux des crêtes.
Alors qu’il atteignait son pick-up garé plus bas, il jeta un dernier regard vers les pentes de Saint-Roman-de-Codières. La lumière inondait désormais les vallons, mais pour Léo et son vieux chien, le mystère de la draille resterait à jamais gravé dans l’ombre des Cévennes.

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