|

La sentinel des nuages

Chronique de la construction de l’Observatoire de l’Aigoual

LE RÊVE DU FOU ET LE MAÎTRE DE PIERRE

En cette année 1887, le Mont Aigoual n’était qu’un dos de géant pelé, une échine de granit s’élevant à 1567 mètres au-dessus des vallées du Gard. C’était une terre de vent et de silence, où seules les brebis osaient s’aventurer l’été. Mais pour l’ingénieur des Eaux et Forêts Georges Fabre, ce sommet était une nécessité, l’emplacement idéal. Après les inondations dévastatrices qui avaient noyé Nîmes et les plaines, il lui fallait une vigie, un poste avancé pour lire les colères du ciel.

Fabre ne se contentait pas de bâtir une tour ; il voulait soigner la montagne dans ce secteur. « Voyez ces versants nus », disait-il souvent en désignant les ravines creusées par l’érosion. « Sans arbres, l’eau dévale les Cévennes comme sur un toit d’ardoise et va noyer les villes en contrebas. Nous allons replanter cette montagne, et l’observatoire sera le gardien de notre forêt. »

Pour réaliser ce projet insensé, Fabre fit appel à Baptiste, que les tailleurs de pierre appelaient « Le Granit ». Baptiste était un homme dont le visage semblait avoir été sculpté à coups de maillet dans le schiste des Cévennes. Inflexible, juste mais impitoyable sur la qualité du travail, il savait que la montagne ne pardonnerait aucune erreur.

À ses côtés, on lui imposa Jeannot, un apprenti de seize ans venu de Valleraugue. Le gamin avait les mains douces et le regard perdu dans les nuages. Le premier jour, Baptiste lui montra le sommet d’un doigt noueux :
— « Là-haut, petit, l’air arrache la peau et l’eau gèle dans les poumons. Si tu veux bâtir pour l’éternité, oublie tes rêves et regarde tes mains. Ce sont elles qui te tiendront en vie. »

Le chantier commença dans un chaos organisé. Tout — le sable, la chaux, le bois et le fer — devait monter à dos de mulet par les « drailles », ces sentiers escarpés de transhumance. Chaque pierre posée était une victoire sur la gravité.

L’OMBRE SUR LE SOMMET

L’année 1888 fut celle des premières tensions. Alors que les murs commençaient à s’épaissir, dépassant un mètre de largeur pour résister à la pression des vents, un climat de suspicion s’installa sur le chantier.
Ce n’était pas seulement la fatigue physique, ni les épisodes cévenols qui transformaient le chantier en marécage vertical. C’était une résistance invisible. Une nuit, une section entière d’échafaudage s’effondra, projetant les outils dans le précipice. Une autre fois, le mortier, pourtant dosé avec une précision maniaque par Baptiste, refusa de prendre. On y trouva des traces de terre grasse, introduites volontairement.
— « On nous jette un sort », murmurait l’Ardéchois, le chef de chambrée, un colosse capable de soulever des blocs que deux hommes peinaient à bouger. « Les vieux de l’Espérou disent que si on finit cette tour, on détournera la foudre sur les bergeries. »

Baptiste devint paranoïaque. Il dormait d’un œil, son fusil à portée de main, soupçonnant ses propres ouvriers de sabotage. L’ambiance était électrique, chaque éclair dans le lointain semblant annoncer non pas la pluie, mais une mutinerie.
Jeannot, plus agile et discret que les autres, commença à surveiller les abords du site la nuit. Il découvrit des marques à la craie sur les pierres d’angle et entendit des sifflements qui ne venaient pas du vent.

LE DUEL DANS LA TOURMENTE

Le paroxysme de cette lutte survint en novembre, lors d’une tempête mémorable. Les nuages avaient englouti le sommet, réduisant la visibilité à quelques pas. Le vent hurlait comme une meute de loups affamés.

Alors que les ouvriers s’étaient réfugiés dans les baraquements provisoires, Jeannot aperçut une lueur vacillante au sommet de la tour centrale, encore inachevée. Bravant les consignes, il grimpa sur les échelles de bois qui gémissaient et tremblaient sous les rafales. À trente mètres du sol, il surprit le saboteur : c’était le vieux berger de la vallée, un homme respecté, Silas, mais dévoré par la superstition, qui tentait de desceller la pierre d’angle avec une barre à mine.

— « Arrêtez ! » cria Jeannot, sa voix presque étouffée par le fracas des éléments.
— « Cette tour est un affront ! » hurla le vieux en levant son fer. « Elle va attirer le feu du ciel sur nos enfants ! »

Le duel fut bref mais d’une intensité sauvage. Jeannot, porté par un instinct de bâtisseur qu’il ne soupçonnait pas, ne chercha pas à frapper le vieil homme, mais à le protéger du vide. Un éclair frappa le sommet de la grue en bois, illuminant la scène d’une lumière d’apocalypse. Dans le reflet de l’orage, le berger vit le visage épuisé mais déterminé de l’apprenti.

— « Ce n’est pas pour nous qu’on la construit, père ! »* hurla Jeannot en agrippant le bras du vieillard. « C’est pour que les vôtres, en bas, sachent quand l’eau arrive ! C’est un phare, pas une malédiction ! »

La force du plaidoyer, ou peut-être la majesté terrifiante du bâtiment sous la foudre, brisa la volonté du berger. Il lâcha son arme et s’effondra en pleurs sur les dalles froides. Baptiste, arrivé à la rescousse avec l’Ardéchois, découvrit Jeannot tenant le vieil homme contre lui pour l’empêcher de s’envoler.

(A suivre)


* À la fin du XIXe siècle, dans les campagnes et les zones de montagne, il était d’usage d’appeler les hommes très âgés « Père » (et les femmes « Mère ») suivi parfois de leur nom. C’est une forme de déférence envers l’ancienneté. En appelant Silas ainsi, Jeannot reconnaît son statut de « patriarche » de la montagne.

Publications similaires