Les ombres blanches du Vigan(5)

Le cri de la chouette hulula à nouveau dans le lointain, mais cette fois-ci, il fut couvert par le cliquetis d’une baïonnette contre le schiste. La tension était à son comble.

L’échappée belle

La bise glaciale sifflait à travers les failles de la roche, mais Barthélémy avait la gorge sèche et le front brûlant. Plaqué contre la paroi verticale, suspendu à une corniche de schiste friable pas plus large que la main, il sentait le souffle de la mort. Juste en dessous, les faisceaux des lanternes des voltigeurs balayaient les buis. L’éclat des baïonnettes dessinait des lignes d’acier froid dans l’obscurité.

— Rien ici ! cria une voix autoritaire un peu plus bas. Continuez vers la crête, il ne peut pas être allé bien loin !

Barthélémy ferma les yeux, retenant sa respiration. Pour s’en sortir, il n’avait qu’une seule issue, et elle tenait de la folie : monter. Escalader cette falaise abrupte et humide, que même les chèvres évitaient à la saison des pluies. Ses doigts cherchèrent une prise, s’écorchant sur le roc tranchant. Chaque centimètre gagné était une victoire contre la gravité et contre Delalande.

Pendant ce temps, au cœur d’Aulas, Isabeau refusait de rester impuissante. Ayant aperçu les voltigeurs converger vers la cachette de Barthélémy, elle savait qu’il n’avait aucune chance si une diversion ne brisait pas le blocus.

S’introduisant en silence dans l’enclos de son oncle, elle ouvrit la barrière d’un troupeau d’une trentaine de chèvres. D’un geste vif, elle agita une branche de houx pour les effrayer. Les bêtes, affolées, se ruèrent sur le sentier opposé, leurs cloches de bronze tintant furieusement dans la nuit, brisant le silence de la vallée.

— Alerte ! À l’est ! Ils s’enfuient par le ravin de l’Arre ! hurla un sergent posté au pont de la tannerie.

L’effet fut immédiat. Croyant intercepter le gros des rebelles, la moitié des soldats de Delalande abandonna les hauteurs d’Aulas pour courir après le bruit des cloches.

Ce répit inespéré donna à Barthélémy le temps nécessaire. Dans un ultime effort qui lui arracha un grognement de douleur, ses bras se hissèrent au sommet de la falaise. Il s’effondra sur le lit de feuilles mortes du plateau, hors de portée, hors de vue. Il avait réussi l’impossible.

Deux heures plus tard, à l’abri d’un vieux séchoir à châtaignes abandonné au milieu des bois, deux silhouettes se retrouvèrent dans l’obscurité.

Barthélémy, le souffle court, ses mains bandées par des lambeaux de chemise, vit Isabeau franchir le seuil. Sans un mot, il fit un pas en avant et la serra contre lui. Ce n’était plus l’étreinte retenue du départ, mais celle de deux survivants. Isabeau enfouit son visage contre son torse, respirant l’odeur de la suie, de la sueur et de la liberté.

— J’ai cru que tu n’y parviendrais pas, murmura-t-elle, les larmes aux yeux.

— Sans tes cloches, je serais déjà dans les geôles du Vigan, répondit-il en caressant doucement ses cheveux sombres. Tu m’as sauvé la vie, Isabeau.

Elle leva les yeux vers lui, et dans la faible lueur de la lune qui filtrait à travers le toit de chaume, leurs lèvres se rencontrèrent enfin. Un baiser fiévreux, affamé, qui scella leur destin au milieu de la guerre. Les Demoiselles avaient triomphé d’un piège mortel, et leur plus belle victoire était celle de leur amour naissant.

Le Chantage

Le soleil de novembre se leva sur Le Vigan dans une atmosphère lourde de colère contenue. Au quartier général des voltigeurs, la fureur du Capitaine Delalande avait dépassé le stade des cris pour devenir une froide et implacable détermination. La diversion des chèvres de la veille l’avait ridiculisé aux yeux de ses propres hommes et des émissaires de la préfecture de Nîmes. Qu’on ait pu faire échouer un dispositif militaire d’une telle envergure avec un simple troupeau et des clochettes de bronze était une insulte qu’il ne pouvait laisser impunie.

L’enquête de Mercier fut aussi rapide que brutale. Dès l’aube, le garde forestier, animé d’une soif de vengeance personnelle, avait arpenté les sentiers d’Aulas. Il n’eut pas de mal à identifier les bêtes : le marquage au fer sur leurs cornes désignait sans ambiguïté le troupeau de Mathieu, le vieux tisserand, qui n’était autre que l’oncle et tuteur d’Isabeau.

À dix heures du matin, une escouade de voltigeurs fit irruption sur la place publique d’Aulas. Sans ménagement, Mercier et ses hommes enfoncèrent la porte de la petite maison de pierre. Isabeau, qui préparait le repas, tenta de s’interposer, mais elle fut brutalement repoussée contre le dressoir.

— Hors de mon chemin, fille ! cracha Mercier. Ton oncle va devoir s’expliquer sur la promenade nocturne de ses bêtes.

Mathieu, affaibli par l’âge et par une toux tenace qui lui rongeait la poitrine depuis le début de l’automne, fut traîné à l’extérieur sous les yeux impuissants des villageois qui commençaient à s’assembler. Isabeau se précipita à sa suite, hurlant sa colère.

— C’est un vieil homme malade ! Il n’a rien fait ! Laissez-le !

— Ses chèvres ont brisé un blocus royal, répondit Delalande qui venait de faire son entrée à cheval sur la place. Dans cette vallée, la complicité avec les rebelles est un crime de haute trahison.

Devant les regards sombres et silencieux des paysans, Mathieu fut jeté à l’arrière d’une charrette militaire, encadré par deux soldats baïonnette au canon. Alors que le convoi s’ébranlait vers les geôles du Vigan, Delalande fit cabrer sa monture pour faire face à la foule.

— Écoutez-moi tous ! tonna la voix du Capitaine. Une proclamation va être placardée au Vigan, à Aulas et à Bréau. Nous offrons une prime de cinq cents francs à quiconque nous livrera le chef de ces « Demoiselles », ce lâche qui se cache sous des draps blancs. Et si ce Barthélémy ne se rend pas de lui-même d’ici quarante-huit heures, le vieux Mathieu sera transféré au bagne de Toulon !

Un murmure d’horreur parcourut la foule. Pour un homme de l’âge de Mathieu, la déportation au bagne de Toulon équivalait à une condamnation à mort immédiate, une agonie lente au milieu des fers et de la maladie.

Isabeau s’effondra sur les dalles de schiste de la place, le visage entre les mains. Le piège de Delalande était d’une cruauté parfaite : il n’attaquait pas les Demoiselles par les armes, mais par leur propre conscience.

La nouvelle parvint à Barthélémy en fin d’après-midi, dans sa cachette de la clède d’Aulas. C’est Jean-Pierre, le menuisier, qui monta lui annoncer la terrible nouvelle, le visage déformé par l’inquiétude.

— C’est fini, Barthélémy. Delalande a posé ses conditions. Si tu ne te livres pas avant après-demain, le vieux Mathieu part pour Toulon.

— Il ne fera pas ça, murmura Barthélémy, le visage blême sous ses cicatrices. C’est un vieillard…

— Il le fera, répliqua Jean-Pierre avec gravité. Pour lui, nous ne sommes pas des hommes, nous sommes des parasites qu’il faut éliminer. Les villageois ont peur, Barthélémy. Cinq cents francs, c’est une fortune pour des gens qui meurent de faim. Et personne ne veut voir mourir Mathieu.

Barthélémy resta de longues minutes immobile, le regard perdu dans les braises mourantes du séchoir. Le souvenir du baiser d’Isabeau, de la douceur de sa peau et de l’espoir fou qui était né entre eux la veille lui serra le cœur. Mais l’image de Mathieu, ce vieil homme qui l’avait toujours accueilli et qui risquait sa vie à cause de leur diversion, balaya tout le reste.

La porte de la clède s’ouvrit doucement, laissant entrer Isabeau. Elle était pâle, ses yeux étaient rougis par les larmes, mais sa démarche restait droite. Barthélémy s’approcha d’elle, prêt à la prendre dans ses bras, mais elle posa ses mains sur sa poitrine pour le retenir, le regardant avec une intensité désespérée.

— Dis-moi que tu ne vas pas faire ce qu’il demande, Barthélémy. Dis-le moi.

— Isabeau… ton oncle ne survivra pas une semaine à Toulon, dit-il d’une voix sourde.

— Et toi ? Tu crois qu’ils te feront un procès ? Delalande te veut pendu sur la place du Vigan pour l’exemple ! Si tu y vas, tu cours à la mort !

— Je ne laisserai pas un innocent mourir à ma place dans l’enfer de Toulon, répondit Barthélémy en capturant ses mains tremblantes. S’il faut que je me livre pour qu’il vive, alors j’irai au Vigan. C’est ma responsabilité. C’est moi qui ai mené cette révolte.

Isabeau secoua la tête, les larmes coulant enfin librement sur ses joues.

— Ce n’est pas ta responsabilité, c’est celle de notre misère ! Si tu te livres, les Demoiselles meurent avec toi, et nous serons tous condamnés à mourir de faim. Il doit y avoir un autre moyen… s’il te plaît, Barthélémy.

Dans le silence de la clède, le compte à rebours de quarante-huit heures venait de commencer. Barthélémy serra Isabeau contre son cœur, déchiré entre l’amour naissant qui l’appelait à la vie, et le devoir moral qui le poussait vers le sacrifice.

(à suivre)

Publications similaires