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Les ombres blanches du Vigan (2)

[…] Isabeau lâcha doucement le bras de Barthélémy, mais ne s’éloigna pas. Elle baissa la tête, faisant mine de travailler, ses lèvres bougeant à peine :

— Viens à la clède abandonnée, ce soir, après le couvre-feu. Au-dessus d’Aulas, là où le schiste s’effondre. Tu ne seras pas le seul. Il est temps qu’on se parle autrement que par des regards noirs.

Avant qu’il ne puisse répondre, elle s’était déjà esquivée à l’intérieur de la tannerie, le laissant seul au milieu d’un marché qui venait de perdre un peu plus de son âme.

Le conseil des ombres

La nuit était tombée sur le secteur du Vigan, épaisse, glaciale, enveloppant les pentes de la montagne d’un linceul d’encre. Le vent s’engouffrait dans la vallée d’Aulas, faisant gémir les branches nues des châtaigniers comme des âmes en peine.

Barthélémy progressait sans lanterne, guidé par la seule mémoire de ses pas et le faible éclat des étoiles qui perçaient les nuages de décembre. Il connaissait chaque repli de ce terrain, chaque dalle de schiste glissante. Quittant le sentier principal pour éviter d’éventuelles patrouilles de la maréchaussée, il grimpa à travers les ronces vers la vieille clède en ruine. Ce séchoir à châtaignes abandonné, à moitié dévoré par le lierre, n’avait plus vu de feu depuis des années. Ce soir, il allait abriter une autre forme de chaleur : celle de la colère.

Lorsqu’il poussa la lourde porte de bois vermoulu, une odeur de terre humide et de fumée froide le saisit. L’obscurité y était presque totale, à peine brisée par la lueur rougeoyante de quelques braises dissimulées au fond de l’ancien foyer.

Plusieurs silhouettes étaient déjà là, assises sur des sacs de toile ou des souches d’arbres. Barthélémy reconnut les visages sombres à la lueur fugitive des braises : il y avait là Jean-Pierre, le menuisier d’Aulas ruiné par les taxes, les frères Maurin, des bergers dont on avait confisqué les bêtes la semaine passée, et deux ou trois autres hommes des hameaux voisins.

Au centre, debout près de la table de pierre, Isabeau les observait en silence.

— Te voilà enfin, Barthélémy, murmura Jean-Pierre d’une voix rauque. On attendait plus que toi. Il faut qu’on agisse. La saisie des chèvres du vieux Combes ce matin… c’est la goutte de trop. Si on baisse la tête encore une fois, le mois prochain, ils nous chassent de nos maisons.

— Et qu’est-ce que tu veux faire, Jean-Pierre ? répliqua Barthélémy en s’approchant. Descendre au Vigan avec des fourches et des vieux fusils de chasse ? Delalande n’attend que ça. Ses gendarmes ont des armes modernes, des chevaux, et la loi pour eux. Si on verse le sang, le Roi enverra un régiment entier. On finira tous au bout d’une corde sur la place du Quai.

Un silence lourd retomba sur la clède. La vérité de Barthélémy était implacable, et chacun en mesurait le prix. On n’attaquait pas l’État de front.

C’est alors qu’Isabeau fit un pas en avant, brisant le cercle des hommes. Elle posa sur la table de pierre un lourd sac de toile qu’elle portait à l’épaule.

— Barthélémy a raison, dit-elle d’une voix claire qui fit taire les murmures. Il ne faut pas qu’ils sachent qui frappe. S’ils ne peuvent pas mettre un nom sur nos visages, ils ne peuvent pas nous condamner.

Elle ouvrit le sac et en sortit une étoffe d’un blanc éclatant qui trancha avec la noirceur du refuge. C’était une longue chemise de nuit en lin, solide et ample.

— Des chemises de femmes ? s’étonna l’un des frères Maurin avec un rire nerveux. Tu veux qu’on se batte en jupons, Isabeau ?

— Je veux que vous restiez libres, répliqua-t-elle sans ciller. Mon cousin revient de l’Ariège. Là-bas, dans les hautes vallées, les paysans ont trouvé le moyen de rendre les gardes fous. Ils s’appellent les Demoiselles. La nuit, ils enfilent ces chemises blanches par-dessus leurs vêtements de laine. Ils se frottent le visage avec de la suie de cheminée. Dans le noir de la forêt, sous les arbres, ils ne sont plus des hommes, ils deviennent des spectres. Cent chemises blanches qui surgissent des buissons, ça terrifie un garde forestier. Et le lendemain, au marché du Vigan, vous redevenez de simples paysans innocents qui courbent l’échine devant le Capitaine.

Barthélémy s’approcha de la table. Il prit le tissu entre ses doigts rudes. L’idée était folle, presque grotesque à première vue pour des hommes de la montagne, mais elle était d’une intelligence redoutable. Le travestissement devenait leur armure, le silence du village devenait leur complice.

Il plongea ses doigts dans le foyer, en retira une poignée de suie noire et froide, et, sans quitter Isabeau des yeux, s’en barra les deux joues et le front. Puis, il saisit la grande chemise blanche et l’enfila par-dessus sa veste de futaine. Dans la pénombre de la clède, sa silhouette venait de changer de nature. Il n’était plus Barthélémy le paysan affamé. Il était la première Demoiselle du Vigan.

— Quand est-ce qu’on commence ? demanda-t-il, sa voix résonnant d’une force nouvelle.

Isabeau sourit faiblement dans l’ombre : — Ce soir. Le garde Mercier redescend de sa tournée par le sentier des Espérelles. Il a son carnet plein de procès-verbaux dans sa sacoche. Il est temps de lui faire oublier comment on écrit.

La première nuit

Le sentier des Espérelles serpentait comme une cicatrice grise sur le flanc de la montagne, bordé de buis épais et de châtaigniers séculaires dont les branches griffaient le ciel. Mercier avançait d’un pas lourd, sa lanterne de fer oscillant à sa ceinture, jetant des lueurs jaunes et tremblotantes sur les cailloux de schiste.

Il était pressé de retrouver la chaleur de l’auberge du Vigan. Sa sacoche de cuir, qui battait contre sa hanche, était pleine. Une bonne journée de travail. Il avait verbalisé deux bergers, saisi une hache à un gamin qui coupait du bois vert, et noté les noms de trois familles dont les chèvres avaient été surprises en zone interdite. Pour Mercier, chaque ligne écrite était une preuve de sa supériorité sur ces montagnards qu’il jugeait frustes et têtus.

Il s’arrêta un instant pour réajuster la sangle de son fusil. Le silence de la forêt lui parut soudain anormal. Le vent s’était tu. Même le bruissement des feuilles mortes semblait s’être figé.

— Maudit pays, grommela-t-il pour se donner du courage.

C’est alors qu’il le vit.

À vingt pas devant lui, une silhouette blanche venait d’émerger d’un fourré. Immense, irréelle. Une longue robe qui flottait dans l’obscurité, surmontée d’un visage noir comme le charbon, où seuls brillaient deux yeux fiévreux.

Mercier se figea, le souffle coupé. Sa main vola vers la crosse de son arme, mais avant qu’il n’ait pu la saisir, une autre forme blanche apparut à sa gauche. Puis une autre à sa droite. Et encore deux derrière lui. Elles surgissaient des rochers et des buissons comme si la montagne elle-même accouchait de spectres.

— Qui va là ? bafouilla le garde, sa voix montant dans les aigus. Au nom du Roi, identifiez-vous !

Aucune réponse. Les ombres blanches ne parlaient pas. Elles avançaient d’un pas lent, coordonné, dans un bruissement de lin qui sonnait comme un avertissement. Sous les chemises de femmes, Mercier devinait des épaules larges, des carrures d’hommes habitués à fendre le bois et à porter le schiste.

Terrorisé, il recula, trébucha sur une racine et s’étala de tout son long. Sa lanterne roula au sol et s’éteignit. Dans l’obscurité soudaine, seule la blancheur spectrale des chemises guidait son regard. Une main puissante le saisit par le col de son uniforme et le releva sans effort.

Barthélémy, le visage masqué de suie, approcha son visage de celui du garde. L’odeur de la fumée et de la terre se mêlait à l’haleine glacée de la nuit. D’un geste vif, une autre « Demoiselle » arracha la sacoche de cuir des mains de Mercier.

L’homme aux boutons de cuivre voulut hurler, mais un couteau dont la lame scintillait sous la lune se posa doucement sur sa gorge. Le silence fut brisé par le bruit sec du cuir que l’on déchire.

Les feuillets du carnet de procès-verbaux furent extraits un à un. Devant les yeux écarquillés de Mercier, les mains calleuses des révoltés mirent les papiers en pièces, les éparpillant dans le vent comme une neige inutile. Les amendes, les saisies, les noms des coupables… tout disparaissait, broyé par la nuit.

Puis, Barthélémy lâcha le garde. Ce dernier s’effondra à genoux, tremblant de tous ses membres.

— Cours, murmura une voix rauque, méconnaissable. Cours au Vigan, Mercier. Et dis-leur que la forêt a des yeux. Dis-leur que les Demoiselles veillent sur leurs chèvres.

Le garde ne se le fit pas dire deux fois. Il se releva, abandonnant son fusil et sa sacoche vide, et dévala le sentier à perdre haleine, trébuchant, tombant, se relevant, poursuivi par le rire silencieux des ombres blanches qui se fondaient déjà dans le noir des châtaigniers.

Barthélémy retira sa main de la poignée de son couteau. Son cœur battait à tout rompre, mais ce n’était plus la peur de la gendarmerie qui l’animait. C’était une ivresse nouvelle. Pour la première fois de sa vie, il n’était plus une victime de la loi. Il en était le juge.

Regardant ses compagnons, silhouettes immaculées dans la nuit noire, il sut que le Vigan ne dormirait plus jamais de la même façon. La guerre des Demoiselles venait de commencer.
(à suivre)

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