Les ombres blanche du Vigan
Note de l’auteur : Aux origines du mythe
Le roman que vous allez lire est inspiré de faits réels.
En 1827, sous le règne de Charles X, l’État français promulgue un nouveau Code forestier. Pensée à Paris par des bureaucrates, cette loi retire brutalement aux populations de montagne leurs droits d’usage ancestraux : le glanage du bois mort pour se chauffer et le droit de faire paître le bétail. Pour les paysans des Cévennes gardoises, c’est une condamnation à la misère et à la faim.
Refusant de se soumettre à une loi qu’ils jugent injuste, les habitants du secteur du Vigan et de ses vallées vont entrer en résistance. Pour ne pas être reconnus par la gendarmerie et les gardes royaux, ils inventent un stratagème unique : la nuit, ils se déguisent en femmes, enfilant de longues chemises blanches et se camouflant le visage avec de la suie.
On les appela « Les Demoiselles ». Pendant près de trente ans, ces ombres blanches vont mener une guérilla invisible et solidaire dans le schiste et les forêts cévenoles. Ceci est leur histoire.
Le Prix du Bois
Décembre 1829. Les hauteurs du Vigan.
Le givre s’était incrusté dans les moindres fentes du granit, transformant le sentier abrupt qui montait du Vigan vers le col de Minier en un piège de verre. Barthélémy souffla sur ses doigts rougis par le gel. À ses pieds, une simple branche de hêtre mort, à moitié ensevelie sous la neige de décembre. Un trésor de chaleur. De quoi faire tenir le poêle de la vieille mère deux jours de plus.
Il s’accroupit, les muscles noués, l’oreille tendue vers le silence lourd de la montagne. En cette fin d’année 1829, l’hiver cévenol se montrait d’une cruauté sans nom, mais la loi des hommes l’était plus encore. Autrefois, ramasser ce bois mort dans la forêt des ducs ou sur les terres de la Couronne était un geste de tous les jours. Un droit du peuple, inscrit dans la roche et le bon sens depuis des générations. Mais depuis que le nouveau Code Forestier avait été imposé, la forêt du Vigan était devenue une prison gardée par des hommes en uniforme.
Un craquement. Sec. Distinct. Le bruit d’une branche qui cède sous une botte de cuir.
Barthélémy se figea, le cœur cognant contre ses côtes. Il n’eut pas le temps de se redresser qu’une silhouette massive émergea d’un bosquet de houx. Un uniforme vert bouteille, des boutons de cuivre qui brillaient cruellement dans la lumière grise du matin, et un fusil en bandoulière.
Le garde forestier Mercier. Un homme de la plaine, envoyé par l’administration royale, qui ne parlait pas un mot de patois et affichait le mépris des gens de la ville pour les gens des hauts.
— Halte-là ! Garde forestier au service du Roi, lança Mercier d’une voix forte. Lâche ça, paysan.
— C’est du bois mort, Monsieur le garde, dit Barthélémy, s’efforçant de garder une voix basse et soumise, malgré la colère qui lui brûlait la gorge. Pour la vieille mère, là-haut. Il fait moins dix dans la baraque.
— Le bois mort appartient à l’État, répliqua le garde en sortant un carnet de cuir de sa sacoche. Infraction à l’article 129 du Code forestier de 1827. Glanage interdit sans concession. Ton nom ?
Barthélémy regarda le carnet. Une amende administrative, dans la misère où ils plongeaient, signifierait la saisie de leur dernière chèvre, ou pire, la prison. C’était une condamnation à mort déguisée en loi. Le garde leva la plume, attendant, une lueur de triomphe bureaucratique dans les yeux.

À cet instant précis, une haine ancienne, nourrie par les souvenirs des vieilles luttes de ces vallées de schiste, s’alluma dans les yeux du paysan. Il ne donna pas son nom. Il lâcha la branche, fit un bond en arrière et plongea tête la première dans le fourré de ronces et de buis.
— Halte ! cria le garde, sa voix résonnant dans le vallon d’Aulas. Je te retrouverai, vaurien ! Le Vigan est petit !
En courant à perdre haleine à travers les rochers, dévalant les pentes vers le bourg du Vigan dont on apercevait les toits de tuiles rousses en contrebas, Barthélémy comprit une vérité amère. Le jour, ils étaient des proies faciles, identifiables, impuissants face aux fusils du Roi. S’ils voulaient survivre et défendre leur terre, il allait falloir devenir invisibles. Il allait falloir devenir quelqu’un d’autre.
La loi de la plaine.
Le Capitaine Delalande lissa sa moustache, les yeux rivés sur la carte d’état-major étalée sur la grande table de la sous-préfecture du Vigan. Le papier manquait de précision ; il n’y figurait que des lignes de crêtes abruptes, des pointillés incertains pour les sentiers de mulets et des noms de hameaux qui sonnaient à ses oreilles comme une langue étrangère.
Pour un homme qui avait fait ses armes dans les plaines de la Beauce, les Cévennes ressemblaient à un piège de pierre.
— C’est une terre d’insoumission, Capitaine, dit le sous-préfet en lui servant un verre de vin de pays, que Delalande trouva d’une âpreté terrible. Depuis les Camisards, ces gens croient que la montagne leur appartient. Ils n’ont que faire du Roi, de Paris, ou du Code Forestier.
— La loi est la même pour tous les sujets de Sa Majesté, répondit Delalande d’une voix sèche. Si l’État dit que les forêts doivent être préservées pour la Marine et les chantiers du Royaume, le peuple s’y pliera. Je n’ai pas été envoyé ici pour faire de la diplomatie, mais pour faire respecter l’ordre.
Le lendemain était jour de marché au Vigan. C’était le moment idéal pour faire une démonstration de force.
La place du quai grouillait d’une foule sombre. Les paysans descendus des hautes vallées — de Mandagout, d’Aulas, de Bréau — y vendaient des châtaignes sèches, des oignons doux, des fromages de chèvre rabougris et quelques pièces de laine rudes. L’ambiance, d’ordinaire bruyante et rythmée par les éclats du patois, était étrangement feutrée ce matin-là. Les regards étaient noirs.
Encadré par quatre gendarmes à cheval, le garde Mercier avançait au milieu de la foule, son carnet de procès-verbaux ostensiblement serré contre son uniforme vert bouteille. Il repéra rapidement ce qu’il cherchait.
— Halte-là, lança Mercier en barrant le chemin à un vieux paysan qui tirait deux pauvres chèvres au pelage ras. Infraction constatée. Pâturage interdit sur les parcelles de la Couronne. Les bêtes sont saisies.
Un murmure de colère courut sur le marché. Saisir des chèvres en plein mois de décembre équivalait à condamner une famille entière à la famine. Le vieil homme tenta de protester, sa voix tremblant de rage et d’impuissance, mais le sabot d’un cheval de gendarmerie le repoussa sans ménagement vers la poussière.
Non loin de là, adossé au mur de la tannerie qui bordait la place, Barthélémy observait la scène. Ses poings étaient si serrés dans les poches de sa veste en futaine que ses articulations en étaient blanches. Il reconnut le vieux paysan : c’était le père Combes, un voisin de la vallée. Si on lui prenait ses bêtes, il ne passerait pas l’hiver. Barthélémy fit un pas en avant, prêt à intervenir, au diable les conséquences.
Une main, fine mais étonnamment ferme, lui saisit le bras.
— Ne fais pas ça, murmura une voix rapide à son oreille.

Barthélémy se retourna d’un coup. C’était Isabeau. La fille du tanneur portait un grand tablier de toile rousse taché par le jus de tan, ses cheveux sombres attachés à la hâte. Ses yeux clairs fixaient le jeune paysan avec une intensité singulière.
— Si tu bouges, ils t’arrêtent, reprit-elle à mi-voix, feignant de vérifier la qualité d’une peau de mouton suspendue près d’eux. Et tu ne seras d’aucune aide à ta mère depuis le fond d’un cachot à Nîmes.
— Ils lui prennent ses chèvres, Isabeau, gronda Barthélémy, la mâchoire contractée. Demain, ce sera notre bois. Ils veulent nous chasser de nos propres terres.
— Je sais, dit-elle, et un éclair de colère pure traversa son regard. Mais on ne combat pas des fusils et des chevaux à mains nues en plein jour. Regarde-les. Ils attendent que ça. Ils veulent que l’un de nous lève le poing pour donner l’exemple.
Barthélémy reporta ses yeux sur la place. Le Capitaine Delalande, immobile sur son grand cheval noir, observait la foule avec un calme méprisant. Il n’attendait qu’une étincelle pour ordonner la charge. Le silence de la foule se fit plus lourd, un silence de plomb, chargé de larmes retenues et de haine froide. Le père Combes laissa partir ses bêtes, la tête basse, brisé sous les yeux de ses pairs.
Mercier nota fièrement la saisie sur son carnet. Pour aujourd’hui, l’autorité de l’État avait triomphé.
Isabeau lâcha doucement le bras de Barthélémy, mais ne s’éloigna pas. Elle baissa la tête, faisant mine de travailler, ses lèvres bougeant à peine :
— Viens à la clède abandonnée, ce soir, après le couvre-feu. Au-dessus d’Aulas, là où le schiste s’effondre. Tu ne seras pas le seul. Il est temps qu’on se parle autrement que par des regards noirs.
Avant qu’il ne puisse répondre, elle s’était déjà esquivée à l’intérieur de la tannerie, le laissant seul au milieu d’un marché qui venait de perdre un peu plus de son âme.
(A suivre)