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Ce que le loup a vu (5)

Léo restait prostré dans l’ombre humide du ravin, une main posée sur l’épaule de Julien pour sentir son souffle erratique. Au-dessus d’eux, le silence était revenu, mais c’était un silence de plomb, celui qui précède l’orage ou la curée.

La grotte des bergers

Le loup, toujours posté sur son éperon, vit Léo se mettre en mouvement. L’homme ne pouvait pas rester là, à découvert, alors qu’un autre humain armé rôdait sur la draille.
Léo se souvint d’une faille dans le calcaire, une ancienne baume de berger dissimulée derrière un rideau de lierre, à quelques mètres seulement. Avec une force née de l’urgence, il glissa ses bras sous les aisselles de Julien. Chaque mouvement faisait rouler des pierres, un bruit qui résonnait comme un coup de tonnerre dans le vallon. Il parvint à traîner Julien à l’abri de la roche. L’endroit sentait le salpêtre et la terre froide.
 Une fois à l’abri, Julien entrouvrit les yeux. Ses lèvres étaient gercées, sa voix n’était qu’un souffle.
— « Léo… le sac… » murmura-t-il dans un râle. « Ce n’est pas à moi. Je l’ai trouvé dans le muret de la draille… ils sont venus pour le reprendre. » Léo comprit alors que Julien n’était pas un coupable, mais un témoin gênant qui avait déterré un passé que certains à Monoblet préféraient laisser enfoui sous les châtaigniers.

Pendant ce temps, le loup ne quittait pas des yeux la silhouette qui s’agitait sur le chemin pierreux. L’homme au fusil s’approchait maintenant du bord du ravin, là où Léo avait amorcé sa descente. Le prédateur sentait l’odeur métallique de l’arme, une odeur qui n’appartenait pas au monde des bois mais qu’il connaissait car on l’a utilisé contre sa meute.
Léo, dans la grotte, sortit son téléphone. L’écran brilla faiblement. Pas de réseau. Ici, au creux des Cévennes, les ondes mouraient contre le schiste. Il était seul avec un blessé, une liasse de billets ensanglantés et un tueur qui surplombait sa position.

Soudain, un cri d’oiseau déchira l’air, un signal que Léo connaissait bien : quelqu’un d’autre approchait certainement par le sentier bas. Léo choisit l’immobilité. Dans ces vallons encaissés, le moindre mouvement sur les éboulis trahit une position plus sûrement qu’un cri. Il resta tapi au fond de la baume, une main sur la bouche de Julien pour étouffer ses râles, tandis que son chien Pumba, resté un peu plus haut, se faisait le plus discret possible. Lui aussi avait ressenti la grande difficulté dans laquelle était son maître.

Le loup, depuis son promontoire, voyait désormais les deux forces converger vers le ravin. Il observait la scène avec une neutralité sauvage, sentant que l’équilibre de la forêt allait basculer. L’homme au fusil s’était agenouillé au bord du surplomb, scrutant les buissons de houx où Léo avait disparu. Il semblait hésiter, conscient que descendre le rendrait vulnérable.
Sur le sentier inférieur, celui qui longeait le ruisseau, le craquement des branches devenait plus net. Ce n’était pas le pas lourd et assuré d’un homme des bois comme Léo.
 À travers le rideau de lierre vers lequel Léo s’était approché, il vit apparaître une silhouette familière. C’était le maire, essoufflé, tenant une radio portable à la main. Mais il n’était pas seul. Pierre le suivait, le visage déformé par une angoisse qui n’avait plus rien de feint.

La tension monte

Le loup vit l’homme au sommet de la falaise épauler son arme en direction du maire et de Pierre. Pour le tireur, ces nouveaux venus étaient autant de témoins à éliminer.
Léo vit la manœuvre et comprit le drame qui se jouait. S’il ne faisait rien, ses amis allaient marcher droit dans une embuscade. Mais s’il sortait pour les prévenir, il s’exposait directement au tir de l’homme d’en haut.

Le loup, sentant la « tension légère, presque imperceptible, comme un fil tiré trop fort », se leva sur ses pattes. Il fixa l’homme au fusil. Quelques sauts le séparait de lui. Le loup ne pouvait plus rester simple spectateur de cette intrusion humaine qui souillait le silence de son territoire. L’odeur métallique de l’arme et la menace qui pesait sur Léo, cet homme qu’il côtoyait sans jamais l’approcher, déclenchèrent en lui un instinct de défense ancestral.

La justice du prédateur

Depuis son éperon, le loup s’élança. Ce ne fut pas une attaque aveugle, mais un mouvement d’une précision chirurgicale. Il ne cherchait pas à tuer, mais à rompre l’équilibre précaire de l’homme au fusil.
Le loup bondit sur le plateau, ses pattes souples ne faisant aucun bruit sur le sol pierreux jusqu’au dernier instant. Il percuta l’épaule du tireur juste au moment où celui-ci pressait la détente. La détonation déchira l’air des Cévennes, mais la balle, déviée par l’impact du prédateur, alla se perdre dans le tronc d’un châtaignier, loin du maire et de Pierre. Surpris par la masse de poils gris et la force du choc, l’homme perdit pied. Il lâcha son arme qui bascula vers le fond du ravin et glissa sur plusieurs mètres avant de se rattraper in extremis à une branche basse ne pouvant plus se rétablir.

Le face-à-face

Le loup s’immobilisa au bord de la paroi. Il ne grogna plus. Il se contenta de fixer l’homme terrifié de son regard jaune, profond, impénétrable. Pour le tueur, ce n’était plus un animal qu’il avait devant lui, mais l’incarnation même de la montagne qui reprenait ses droits.
En bas, dans la baume, Léo entendit le fracas. Il comprit immédiatement que l’opportunité qu’il attendait venait de se présenter.
— « Ne bougez plus ! » cria Léo en sortant de la grotte, pointant ses propres jumelles comme s’il s’agissait d’une arme pour intimider l’homme en fâcheuse posture.

Le maire et Pierre, alertés par le coup de feu, s’étaient jetés au sol. Ils virent alors la silhouette majestueuse du loup dominer la scène depuis la crête, telle une sentinelle.

(A suivre)

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