Les colonnes orphelines
Note de l’auteur
Cette nouvelle s’inspire librement des événements réels entourant l’incendie criminel du Grand Théâtre de Nîmes survenu en octobre 1952. Les faits historiques et les documents iconographiques qui jalonnent ce récit sont issus du travail documentaire exceptionnel de Georges MATHON, consultable sur le site de référence : www.nemausensis.com.
L’Hôtel du Luxembourg exhalait une odeur de défaite, un mélange de poussière ancienne et de cire froide qui collait à la gorge. Dans la chambre 12, la pénombre d’octobre s’engouffrait par les persiennes entaillées, zébrant le papier peint fleuri de minces lames d’ombre. Sur le lit, une valise ouverte vomissait des partitions froissées et des chemises de scène d’un blanc trop éclatant pour la tristesse du lieu.
José était assis sur le bord du matelas, les mains jointes, fixant ses chaussures vernies. Il semblait plus fragile encore que d’habitude, une marionnette dont on aurait coupé les fils.
— On n’aurait jamais dû quitter la Belgique, maman, murmura-t-il d’une voix éteinte.
Eva ne répondit pas. Elle était debout devant la petite commode en acajou, son dos droit comme une lame. Elle lissait méthodiquement le revers d’une veste de velours bleu. Ils étaient venus à Nîmes avec un rêve gravé dans le marbre : conquérir le Midi, faire résonner la voix de José sous la coupole prestigieuse du Grand Théâtre, ce temple de l’art lyrique dont on parlait jusqu’à Bruxelles. Ils avaient tout misé sur cet engagement pour la saison de 1952. Pour Eva, Nîmes ne devait être qu’une étape, un tremplin doré vers les scènes de Paris ou de Milan.
— Le talent n’a pas de patrie, José, finit-elle par dire d’une voix blanche. Nous sommes venus ici parce que ce théâtre était le seul digne de ton registre. Ce n’est pas Nîmes qui nous trahit. C’est un homme.
Elle se tourna vers lui. Son visage, sculpté par une détermination farouche, ne laissait place à aucune larme. Elle repensa à leur arrivée en gare de Nîmes quelques semaines plus tôt, à l’excitation de voir les affiches annonçant La Belle de Cadix. Elle revit surtout le visage du directeur Lenzi, cet après-midi même, refermant le dossier de José d’un geste sec. « Trop court, Monsieur Faes. Votre voix manque de coffre pour porter jusqu’au poulailler. Nous ne reconduirons pas votre contrat pour décembre. »
— Lenzi est un aveugle, reprit-elle en s’approchant du lit. Il pense que le théâtre lui appartient. Il pense qu’il peut te briser et nous renvoyer dans le froid du Nord comme des mendiants.
Elle posa sa main sur l’épaule de son fils. À travers le tissu de sa chemise, José sentit la chaleur fiévreuse de sa mère. Sur la commode, à côté d’une flasque d’alcool à brûler qu’elle prétendait utiliser pour détacher les cols, brillait une boîte d’allumettes de cuisine.
— Ce soir, tu chanteras une dernière fois, José. Chante pour moi. Chante pour eux. Mais ne t’inquiète pas du lendemain.
Elle glissa la petite bouteille de verre dans son sac à main avec un cliquetis métallique qui fit tressaillir le jeune homme.
— Ce soir, je vais offrir à ce théâtre un final qu’il n’oubliera jamais. Un final à la hauteur de ton sacrifice.
José leva les yeux vers elle, cherchant à comprendre la lueur étrange qui dansait dans ses pupilles sombres. Il ne vit que de l’amour, mais un amour si dense, si absolu, qu’il ressemblait à une sentence de mort. Dehors, les cloches de la cathédrale Saint-Castor sonnèrent les premiers coups du soir. Le spectacle allait bientôt commencer.
La place de la Comédie scintillait sous les premières lanternes de la ville. Nîmes, d’ordinaire si posée, s’animait d’une fièvre élégante. Les dames en étoles de fourrure et les messieurs en pardessus sombres convergeaient vers le péristyle du Grand Théâtre, dont les colonnes massives semblaient monter la garde devant un temple de lumière.
Eva et José marchaient côte à côte, mais un gouffre de silence les séparait. José portait sa mallette de partitions comme un fardeau. Il évitait le regard des passants, craignant d’y lire le mépris que le directeur Lenzi lui avait jeté au visage quelques heures plus tôt. Pour lui, chaque pas vers la scène était un supplice. Pour sa mère, c’était une marche de conquête.
— Regarde-les, José, murmura Eva en observant la foule qui se pressait sous le porche. Ils rient. Ils croient qu’ils viennent voir une opérette légère. Ils ne savent pas qu’ils assistent à la fin d’un monde.

Arrivés à l’angle de la rue Racine, là où l’ombre du bâtiment se faisait plus dense, ils s’arrêtèrent devant la petite porte des artistes. C’était une entrée dérobée, loin du faste des marches de pierre, réservée aux petites mains et aux voix de l’ombre.
— Je te laisse ici, dit Eva d’une voix soudainement douce. Va te préparer. Maquille-toi, enfile ton costume bleu. Chante chaque note comme si tu devais briser le cristal des lustres.
José la regarda, l’air égaré.
— Tu ne viens pas m’écouter depuis les coulisses, maman ? Tu es toujours là, d’habitude…
Eva esquissa un sourire qui ne monta pas jusqu’à ses yeux. Elle resserra son sac contre elle.
— J’ai une affaire à régler avec la régie. Une question de décor. Je serai là, José. Je serai partout. Dans l’air que tu respires, dans la chaleur de la salle. Je ne te quitterai pas des yeux.
(à suivre)