Les ombres du Vigan (4)
[…] Elle se dressa sur la pointe des pieds et déposa un baiser rapide, presque farouche, sur sa joue encore marquée de cendres. Puis, reprenant son panier avec une vigueur soudaine, elle s’éloigna dans la brume naissante, laissant Barthélémy seul avec le goût de la suie et la brûlure d’un espoir qu’il n’avait plus le droit d’ignorer.
L’ombre des Demoiselles n’était plus une rumeur ; elle devenait une armée, et pour Barthélémy, elle portait désormais le nom d’Isabeau.
Le feu dans la vallée
Le chantier de coupe de la vallée de l’Arre s’étendait comme une plaie béante au milieu des grands bois royaux. C’était là que les maîtres de forges et les riches négociants du Vigan faisaient abattre les vieux arbres, privant les villages du bois de chauffage indispensable à l’hiver qui s’annonçait rude. Des dizaines de troncs ébranchés attendaient d’être chargés sur de lourds chariots de transport.
Ce soir-là, un silence de mort régnait sur les installations désertées par les bûcherons. Seuls deux gardes forestiers, envoyés en patrouille par Delalande, montaient une garde frileuse près d’un grand feu de camp, leurs fusils posés contre une pile de madriers.
Soudain, la brume de la vallée s’anima.
Ce ne fut d’abord qu’un frisson parmi les branches, puis une silhouette blanche émergea de l’obscurité, suivie d’une autre, puis de dix, de vingt. Les chemises de lin, confectionnées par Isabeau et les femmes de Bréau, flottaient dans la bise glaciale. Leurs visages, entièrement masqués par la suie, rendaient ces ombres impossibles à identifier.
— Les Demoiselles ! hurla l’un des gardes en se précipitant vers son arme.
Il n’eut pas le temps de l’épauler. Jean-Pierre, le menuisier, surgit à ses côtés et, d’un coup de bâton ferré bien ajusté, envoya le fusil voler dans les ronces. Barthélémy, sa haute stature drapée de blanc, fit face au second garde qui reculait, les mains tremblantes.
— Ne bougez pas, et il ne vous sera fait aucun mal, ordonna Barthélémy d’une voix sourde, déguisée par l’effort. Ce n’est pas après vos vies que nous en voulons.
Les deux gardes, paralysés par le nombre et l’aspect spectral de leurs assaillants, se laissèrent ligoter sans résistance contre le tronc d’un vieux chêne, à distance respectable du danger.
— Regardez bien, Mercier nous a dit que vous aimiez les procès-verbaux, lança ironiquement un jeune berger de Molières. Ce soir, c’est nous qui signons le nôtre.
Le signal fut donné. Sans un mot de trop, appliquant la discipline stricte exigée par Barthélémy, les révoltés passèrent à l’action. Ce fut un sabotage méthodique, minutieux. À grands coups de haches et de masses, les hommes brisèrent les essieux des lourds chariots de transport, rendant tout convoi impossible pour des semaines.
Puis, s’en prenant aux piles de bois prêtes pour les forges, ils firent levier avec de longues perches de frêne. Dans un grondement de tonnerre qui fit trembler la vallée, les énormes troncs d’arbres glissèrent et roulèrent le long de la pente abrupte, s’effondrant les uns après les autres dans le ravin de l’Arre, là où personne ne pourrait les récupérer.
Barthélémy s’approcha du feu de camp des gardes. Il y plongea une branche de résine qui s’enflamma instantanément. D’un geste fluide, il jeta la torche sur les cabanes de chantier et les outils des exploitants. En quelques minutes, les flammes montèrent vers le ciel noir, éclairant d’une lueur d’incendie les silhouettes immaculées des Demoiselles qui contemplaient leur œuvre.
Le feu dans la vallée n’était pas seulement une destruction matérielle. C’était un signal lumineux envoyé à toutes les Cévennes, une déclaration de guerre gravée dans la nuit.
Se tournant vers les deux gardes terrifiés par le spectacle, Barthélémy planta sa hache dans une souche voisine et s’approcha une dernière fois : — Dites à Delalande que s’il veut son bois, il devra venir le chercher dans le ravin. Et s’il amène ses soldats, la montagne se chargera d’eux.
D’un coup de sifflet, Barthélémy rassembla sa troupe. Les cinquante chemises blanches se replièrent en bon ordre, s’évanouissant dans les fourrés et les sentiers secrets de schiste avant que les lueurs de l’incendie ne s’éteignent. Le lendemain, au Vigan, la colère des riches n’aurait d’égale que la fierté secrète des pauvres.
La souricière
Le Vigan n’était plus une ville, c’était un camp retranché. Sous les ordres du Capitaine Delalande, des renforts étaient arrivés de Nîmes : une colonne mobile de voltigeurs, des hommes rudes qui ne connaissaient rien à la montagne mais tout à la répression. L’incendie du chantier de l’Arre avait été l’affront de trop. Pour les autorités, il ne s’agissait plus de protéger des bois, mais de sauver l’honneur de la Couronne.
Delalande, les yeux rougis par le manque de sommeil, avait changé de tactique. Fini les patrouilles prévisibles sur les sentiers. Il avait ordonné le « bouclage » total des accès aux hameaux.
— Ils ne sont pas des fantômes, martelait-il devant ses lieutenants. Ce sont des paysans. Et un paysan, ça doit rentrer chez soi pour manger et dormir. Nous allons transformer Aulas et Bréau en souricières.
À Aulas, l’air était devenu irrespirable. Des gendarmes en faction barraient le pont de la tannerie et surveillaient les drailles. On fouillait les paniers, on interrogeait les enfants, on entrait dans les maisons à l’improviste pour toucher la cendre des foyers, cherchant une chaleur suspecte ou des traces de suie mal lavées.
Barthélémy, caché depuis deux jours dans une grotte de schiste au-dessus du village, observait le manège des uniformes bleus. Il avait faim, le froid lui rongeait les os, mais l’inquiétude pour les siens était plus vive encore. Il savait que Delalande n’attendait qu’une chose : qu’il commette l’imprudence de redescendre.
Isabeau, elle, était au cœur du danger. Sa maison était surveillée de près. Mercier, qui avait repris du service avec une rage décuplée par son humiliation, rôdait sans cesse sous ses fenêtres.
— Alors, la belle filandière, lançait-il avec un sourire carnassier, on ne voit plus votre grand gaillard de Barthélémy ? Il paraît qu’il a pris les bois. C’est dommage, la corde qui l’attend est déjà tressée.
Isabeau ne répondait pas, mais son esprit travaillait fébrilement. Elle savait que Barthélémy allait tenter de rentrer cette nuit pour chercher des vivres et des nouvelles. Elle devait l’avertir que le sentier de la clède était désormais une embuscade permanente.
À la nuit tombée, profitant d’une relève de garde, elle sortit sur le petit balcon de bois qui surplombait le ravin. Elle ne pouvait pas crier, elle ne pouvait pas allumer de torche. Elle prit une petite lampe à huile et, dissimulée par son corps, l’éteignit et la ralluma trois fois en direction de la falaise. Un signal dérisoire, une étincelle dans un océan d’ombre.
Dans sa cachette, Barthélémy vit l’éclat. Il comprit le message : Ne viens pas. Le piège est tendu.
Mais au même instant, un bruit de bottes ferrées résonna sur les dalles de schiste juste en dessous de lui. Des ombres, qui n’étaient pas blanches celles-là, progressaient en silence, baïonnette au canon. Delalande n’avait pas seulement fermé les portes du village, il avait envoyé ses meilleurs pisteurs traquer le « loup » jusque dans sa tanière.

Barthélémy se colla contre la paroi humide, retenant son souffle. La souricière venait de se refermer sur lui, non pas au village, mais sur la montagne même qu’il croyait sienne.
( à suivre )