Le fantôme de la tour de Constance
Encore une petite histoire de derrière les fagots. C’est un petit récit sur notre département que j’ai déniché sur le Web et là ça touche au surnaturel. Chacun se fera son idée.
La nuit tombait sur Aigues‑Mortes comme un manteau de suie. Dans les ruelles étroites, les derniers marchands fermaient leurs échoppes, et les gardes, emmitouflés dans leurs capes de laine, prenaient leur poste sur les remparts. Au loin, la mer étale respirait lentement, comme si elle hésitait à s’endormir.
La Tour de Constance, massive, sombre, se dressait au-dessus de la ville. On disait qu’elle avait vu passer des rois, des guerres, des pestes… et qu’elle gardait en ses pierres la mémoire de ceux qui y avaient souffert. Mais depuis quelques semaines, une rumeur courait : la tour serait hantée.
Le 12 novembre 1478, alors que la tempête secouait les marais, le jeune garde Jehan de Montcalm montait la ronde du dernier étage. Il connaissait la tour par cœur : les escaliers humides, les meurtrières étroites, l’odeur de pierre froide. Rien ne l’effrayait.
Jusqu’à ce soir-là.
En atteignant la plateforme, il aperçut une silhouette blanche, immobile, tournée vers la mer. Une femme. Sa robe semblait faite de brume. Ses cheveux, longs, flottaient comme des algues dans le vent.
Jehan resta figé. La silhouette ne bougeait pas. Elle ne respirait pas. Elle ne semblait même pas peser sur les dalles.
Il voulut parler, mais aucun son ne sortit. Alors, lentement, la femme tourna la tête vers lui.
Ses yeux étaient d’un noir profond, sans pupille. Un noir qui avalait la lumière.
Jehan dévala les escaliers en hurlant.
Les gardes se moquèrent de lui. « Un peu de vin et tu verras moins de fantômes », plaisanta l’un. Mais la nuit suivante, deux autres soldats affirmèrent avoir vu la même apparition.
Puis quatre. Puis sept.
La femme apparaissait toujours au même endroit : sur la terrasse, face à la mer, les nuits de vent. Parfois elle gémissait, un son si faible qu’on ne savait s’il venait d’elle ou des pierres. Parfois elle murmurait un mot : « Froid… »
Les habitants d’Aigues‑Mortes commencèrent à éviter la tour. Les pêcheurs faisaient des signes de croix en passant près des remparts. Les prêtres eux-mêmes hésitaient à s’y aventurer.
Le capitaine de la garnison, Arnaud de Villars, décida de mener l’enquête. Il fouilla les archives de la ville, interrogea les anciens, questionna les prisonniers. Un nom revenait sans cesse : Isabeau de Roquefeuil, une jeune femme enfermée dans la tour cinquante ans plus tôt, accusée d’avoir aidé un fugitif. Elle serait morte de froid pendant un hiver particulièrement rude.
Arnaud monta seul dans la tour, une lanterne à la main. Il attendit. Le vent se leva. La mer gronda.
La silhouette apparut.
« Isabeau », murmura-t-il.
La femme se tourna vers lui. Ses yeux noirs semblèrent s’adoucir. Elle leva une main, comme pour toucher la lanterne… ou pour toucher le capitaine lui-même.
Puis elle disparut.
Le capitaine fit alors un geste audacieux : il fit placer dans la tour une niche de pierre, avec une petite statue de la Vierge, et ordonna qu’on y dépose chaque soir une lanterne allumée.
La première nuit, la silhouette apparut. Elle s’approcha de la lumière. Ses traits se firent plus nets, moins tourmentés. Elle sembla sourire.
Puis elle se dissipa dans l’air, comme une fumée blanche.
On ne la revit jamais.
Les gardes jurèrent que la tour était redevenue silencieuse. Les habitants reprirent leurs habitudes. La niche resta en place, et certains y déposaient des fleurs.
Aujourd’hui encore, les guides d’Aigues‑Mortes racontent l’histoire d’Isabeau. Certains disent qu’elle n’a jamais existé. D’autres affirment que son nom figure bien dans les registres.
Mais les plus anciens, ceux qui ont grandi dans les ruelles de la ville close, te diront ceci :
« Les fantômes ne hantent pas les lieux. Ils hantent les mémoires. Et la Tour de Constance en a beaucoup. »