La mie de cendre
Cette nouvelle est issue d’un fait divers réel. La faim tenaillait encore les estomacs et une partie de la population semble avoir été intoxiquée par l’ergot de seigle. L’ergot de seigle, causé par le champignon Claviceps purpurea, infecte principalement les céréales comme le seigle, le blé et l’orge. Ce champignon produit des sclérotes qui contiennent des alcaloïdes toxiques, responsables de l’ergotisme, une maladie historique qui a causé des épidémies au Moyen Âge, connues sous le nom de « feu de Saint-Antoine ». L’ergot de seigle représente un danger significatif pour la santé publique, et bien que les cas d’ergotisme soient devenus rares grâce aux pratiques agricoles modernes, il reste essentiel de surveiller et de contrôler les niveaux d’ergot dans les récoltes pour prévenir les intoxications.
Toutefois plusieurs hypothèses ont émergé et notamment celle d’un test effectué par la CIA grandeur nature en pleine guerre froide.
Le thermomètre émaillé, cloué contre le montant en bois de la pharmacie, affichait 39°C. À Pont-Saint-Esprit, ce 16 août 1951, l’air n’était plus de l’oxygène ; c’était une mélasse invisible, chargée de la poussière des moissons et de l’odeur de vase qui remontait du Rhône. Le fleuve, immense et gris sous la réverbération, coulait avec une lenteur de plomb sous les arches du vieux pont de pierre.
Je m’appelais Jean-Louis, mais pour tout le monde ici, j’étais simplement « l’ancien ». J’avais survécu à la Grande Guerre et aux privations de la seconde, et s’il y avait bien une chose que je savais respecter, c’était le pain.
Ce soir-là, la file d’attente s’étirait devant la boulangerie de la place de la République. Roch Briand, le visage plus blanc que son tablier, s’activait au fournil. La chaleur y était insoutenable. Dans la file, les gens parlaient peu. On s’épongeait le front avec des mouchoirs en tissu, on surveillait les enfants qui jouaient avec un cerceau dans la poussière.
Pourtant, quelque chose clochait.
Garée à l’ombre des platanes, un peu à l’écart, j’ai remarqué une camionnette que je n’avais jamais vue. Une caisse métallique grisâtre, sans aucune inscription, les plaques d’immatriculation couvertes par une couche de boue qui semblait trop fraîche pour cette période de sécheresse. Deux types étaient appuyés contre l’aile. Ils ne ressemblaient ni à des meuniers, ni à des gens du Gard. Leurs chemises étaient trop bien repassées, leurs regards trop fixes, comme s’ils comptaient chaque client qui franchissait le seuil du boulanger.
Quand mon tour est venu, Briand m’a tendu mon pain de quatre livres.
— Tiens, Jean-Louis. Il est un peu « serré » aujourd’hui, la farine du Poitou nous fait des misères.
J’ai pris la miche. Elle était lourde, d’une densité anormale. En passant mon pouce sur la croûte, j’ai senti une rugosité étrange. Elle n’avait pas cette odeur de noisette grillée qui fait saliver. Elle sentait le vieux métal et la cave humide.
— Pas grave, Roch. Tant qu’on a de quoi rompre la croûte, ai-je répondu en glissant la pièce de monnaie sur le comptoir.
Je suis ressorti. En passant devant la camionnette grise, l’un des deux hommes a brièvement soulevé son poignet. Sous sa manche, j’ai cru voir le cadran d’un chronographe d’aviateur, un objet de précision que l’on ne voyait pas sur les foires de Beaucaire. Il a murmuré quelque chose dans une langue qui n’était pas la nôtre. Une suite de chiffres, peut-être.
J’ai serré le pain de quatre livres sous mon bras, sa chaleur me brûlant étrangement le flanc, et j’ai pris la direction de ma petite maison près des quais. Je ne savais pas encore que ce pain ne fût pas fait pour nourrir, mais pour nous briser de l’intérieur.
Le soleil s’enfonçait derrière les collines de l’Ardèche, rouge comme une plaie ouverte.

Le silence de ma cuisine n’était rompu que par le bourdonnement d’une mouche contre le carreau de la fenêtre. La chaleur ne desserrait pas son étreinte, même à cette heure où les ombres s’étirent sur le carrelage frais. J’ai posé la mie de cendre sur la planche à découper. Elle semblait peser dix fois son poids habituel.
D’un geste machinal, j’ai saisi le grand couteau à pain. La croûte a résisté, puis a cédé dans un craquement sec, presque un cri de bois mort. À l’intérieur, la mie n’était pas blanche, ni même crème. Elle était striée de veines sombres, un gris sale qui rappelait les nuages d’orage qui stagnent sur les Cévennes. Une odeur aigre, métallique, est montée jusqu’à mes narines.
— C’est la chaleur, Jean-Louis, me suis-je murmuré pour me rassurer. La farine a dû transpirer dans les sacs.
J’ai tartiné une tranche d’un peu de beurre salé. La première bouchée fut étrange. Le pain ne fondait pas, il semblait pétiller sur ma langue, un picotement électrique qui me fit monter les larmes aux yeux. J’ai avalé, puis j’ai bu une longue rasade de vin rouge pour faire passer ce goût de vieux cuivre.
Quelques minutes se sont écoulées quand les premières distorsions sont apparues.
L’horloge comtoise, dans le coin de la pièce, a ralenti son balancier. Le tic-tac est devenu un battement de cœur sourd, lourd, qui semblait résonner dans le sol, jusque dans mes propres bottes. J’ai regardé mes mains posées sur la toile cirée. La nappe, avec ses motifs de fleurs fanées, a commencé à onduler. Les fleurs se sont mises à ramper, doucement, comme des insectes cherchant à fuir la table.
— Pas maintenant… pas encore, ai-je haleté.
Je me suis levé pour aller m’asperger le visage d’eau fraîche à l’évier. Mais en tournant le robinet, ce n’est pas de l’eau qui a coulé. C’était un ruban d’argent liquide, brillant d’un éclat insoutenable, qui chantait une mélodie en anglais. Une voix nasillarde, lointaine, qui semblait réciter des coordonnées géographiques.

J’ai levé les yeux vers la fenêtre qui donnait sur les quais du Rhône. Dans la pénombre croissante, la silhouette de la camionnette grise était toujours là. Mais elle n’était plus seule. Une antenne télescopique, fine comme un cheveu, s’élevait de son toit et pointait directement vers le clocher de l’église.
(à suivre)