Les ombre blanches du Vigan (3)
[…] Pétrifié de terreur face à ces silhouettes géantes aux visages noirs de suie, le garde s’effondre. Sans violence physique mais avec une froide détermination, les révoltés lui arrachent sa sacoche et déchirent un à un tous les papiers officiels, effaçant ainsi d’un coup les dettes et les saisies qui pesaient sur les familles de la vallée. Humilié et terrorisé, Mercier est renvoyé au Vigan avec un avertissement : désormais, la forêt a des yeux et les Demoiselles veillent. Barthélémy, quant à lui, goûte pour la première fois à l’ivresse de la résistance.
La rumeur du Vigan
L’aube n’était qu’une traînée grisâtre sur les sommets de l’Aigoual quand Mercier franchit les premières maisons du quartier du Pont. Il ne marchait pas, il titubait. Son uniforme bleu de roi était maculé de boue et de griffures de ronces, son chapeau avait disparu, et ses yeux, fixes, semblaient encore refléter l’éclat surnaturel des silhouettes blanches.
Lorsqu’il s’effondra sur les pavés de la promenade du Quai, devant les portes encore closes de la mairie, les premiers ouvriers des filatures de soie s’arrêtèrent, stupéfaits. Le garde forestier, si arrogant la veille, bégayait des mots sans suite : « Des spectres… des femmes géantes… la forêt qui hurle… ».
En moins d’une heure, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, des ruelles étroites de la Boucherie jusqu’aux riches demeures des négociants en soie. Dans les magnaneries, les femmes cessaient de trier les cocons pour écouter les récits qui s’enflaient à chaque coin de rue. On ne parlait plus de vol de bois, on parlait de justice divine, de revenantes, ou de la « Guerre des Demoiselles » qui traversait les montagnes.
Au premier étage de l’Hôtel de Ville, dans son bureau aux boiseries sombres, le Capitaine Delalande faisait les cent pas. Face à lui, Mercier, enveloppé dans une couverture, tremblait encore.
— Des femmes, Mercier ? Des femmes de sept pieds de haut avec des visages de charbon ? tonna Delalande en frappant la table de son poing ganté. Vous avez bu, ou vous avez pris peur devant trois gamins déguisés ?
— Mon Capitaine… ils n’étaient pas trois, balbutia le garde. Ils étaient partout. Ils ne marchaient pas, ils glissaient sur le schiste. Et mon carnet… ils ont dévoré mes procès-verbaux comme si c’était de la paille !
Delalande se tourna vers la fenêtre qui donnait sur la place. En bas, la foule était plus dense que d’habitude. Les visages des paysans n’étaient pas effrayés ; ils étaient fermés, indéchiffrables. Un silence lourd pesait sur Le Vigan, un silence de complicité.
— Si ce sont des hommes, je les trouverai, murmura Delalande pour lui-même. S’ils se cachent sous des jupons, je brûlerai leurs chemises. Mais s’ils ont le village avec eux…
Il savait que le carnet de Mercier représentait des centaines de francs d’amendes. En le détruisant, les « Demoiselles » venaient d’effacer les dettes de tout un vallon. La révolte n’était plus une rumeur, c’était un défi lancé à l’État.
Barthélémy, lui, était déjà au travail dans les champs au-dessus d’Aulas. Il maniait la pioche avec une vigueur inhabituelle, ignorant la brûlure du froid dans ses muscles. Isabeau passa non loin, un panier au bras, sans s’arrêter. Elle ne lui jeta qu’un bref regard, mais dans l’éclat de ses prunelles, Barthélémy lut la suite de l’histoire : ce n’était que le début. Le loup était entré dans la bergerie, et il portait une chemise blanche.
L’ombre s’étend
La neige commença à saupoudrer les sommets de l’Aigoual trois jours après l’attaque du sentier des Espérelles. Ce froid précoce aurait dû glacer les ardeurs, mais il ne fit qu’attiser le feu qui couvait dans les vallées.
Au hameau de Bréau, dans une cave dont l’entrée était dissimulée par des fagots de bois, Isabeau ne filait plus la soie. Autour d’elle, trois autres femmes, des veuves et des filles de bergers dont les bêtes avaient été saisies, travaillaient à la lueur d’une unique chandelle de suif. Leurs mains, d’ordinaire habituées à la finesse du cocon, maniaient maintenant de lourdes toiles de lin brut. Sous leurs aiguilles, des chemises d’hommes s’élargissaient, se transformant en ces tuniques blanches qui, la nuit venue, feraient trembler les agents du Roi.
— Ma mère disait que le blanc est la couleur des anges, murmura l’une des jeunes filles en lissant une couture.
— Ce soir, ce sera celle de la justice, répondit Isabeau sans lever les yeux de son ouvrage. Si la loi nous traite comme des bêtes, nous serons les fantômes de leur mauvaise conscience.
Pendant ce temps, à la clède d’Aulas, Barthélémy recevait des hommes venus de Mars et de Molières. Ils n’étaient plus cinq, mais vingt, serrés dans l’obscurité fumante du séchoir. La nouvelle de la destruction des procès-verbaux de Mercier avait agi comme une traînée de poudre. Chaque paysan qui entrait apportait avec lui une hache, un bâton ferré ou un vieux fusil caché sous sa veste de futaine.
— On dit que Delalande a envoyé un courrier à Nîmes, lança Jean-Pierre le menuisier. Des renforts arrivent. Des gendarmes à cheval, avec des sabres.
— Qu’ils viennent, répliqua un berger, le visage dur. La montagne est plus haute que leurs chevaux. Ils ne connaissent pas les drailles de schiste comme nous.
Barthélémy écoutait, le cœur serré. L’enthousiasme de ces hommes l’inquiétait autant qu’il l’encourageait. Il savait que la colère sans discipline menait à l’échafaud.
— Écoutez-moi ! dit-il d’une voix qui fit taire les murmures. Si on se contente de frapper les gardes, ils finiront par nous piéger. Il faut viser plus haut. Les maîtres de forges et les grands propriétaires qui achètent nos forêts communes… c’est eux qui tiennent la main du Roi. Demain, nous irons au chantier de coupe de la vallée de l’Arre. On ne touchera pas aux hommes, on touchera à leur profit. On brisera les chariots, on jettera les troncs dans le ravin.
La décision fut prise dans un silence solennel. Avant de se séparer, Barthélémy plongea ses mains dans un sac de charbon de bois broyé. Un à un, les hommes défilèrent devant lui, et il marqua leurs visages de trois traits noirs : un sur le front, deux sur les joues. Un pacte de cendres et de lin.
En sortant de la clède, Barthélémy fut accueilli par la morsure du vent. Mais une silhouette immobile l’attendait sous le grand châtaignier foudroyé qui gardait l’entrée du sentier. C’était Isabeau. Elle portait un lourd panier couvert d’un linge, mais elle ne semblait pas pressée de descendre vers le hameau.
Leurs regards se croisèrent. Dans l’obscurité, le visage de Barthélémy, encore barré de suie, lui donnait un air farouche, presque étranger. Isabeau s’approcha, posa son panier au sol et leva une main vers lui. Ses doigts, engourdis par le froid et piqués par les aiguilles de son travail de couture, effleurèrent la tempe de Barthélémy.
— Tu en as jusque dans les cheveux, murmura-t-elle, sa voix à peine plus haute qu’un souffle.
D’un geste doux, elle essuya une trace de charbon sur sa pommette. Barthélémy ne recula pas. Au contraire, il inclina légèrement le visage contre la main de la jeune femme. La chaleur de sa peau contre le froid de sa joue fut comme un choc électrique. Pendant un instant, le cri de la chouette, le vent dans les bruyères et la menace des gendarmes de Delalande disparurent. Il n’y avait plus que l’odeur de la laine mouillée et le battement trop rapide de leurs cœurs.
— Isabeau…, commença-t-il, sa voix s’enrouant. C’est dangereux ce que tu fais. Si on te trouve avec ces chemises…
— Et ce que tu fais, toi ? l’interrompit-elle avec un sourire triste. Tu crois que ton visage noir passera inaperçu si la chance tourne ?
Elle laissa sa main glisser le long de son cou pour se poser sur son épaule. Barthélémy saisit ses doigts, les enfermant dans sa paume rugueuse. C’était une étreinte brève, désespérée, le pacte de deux âmes qui savaient que le temps leur était compté.
— On ne peut plus reculer, dit-il en serrant sa main.
— Je ne veux pas reculer, répondit Isabeau en le regardant droit dans les yeux. Mais je veux qu’on revienne. Tous les deux.
Elle se dressa sur la pointe des pieds et déposa un baiser rapide, presque farouche, sur sa joue encore marquée de cendres. Puis, reprenant son panier avec une vigueur soudaine, elle s’éloigna dans la brume naissante, laissant Barthélémy seul avec le goût de la suie et la brûlure d’un espoir qu’il n’avait plus le droit d’ignorer.
L’ombre des Demoiselles n’était plus une rumeur ; elle devenait une armée, et pour Barthélémy, elle portait désormais le nom d’Isabeau.
(à suivre)