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La mie de cendre (suite et fin)

Soudain, un cri a déchiré le calme du quartier. Un cri inhumain, venant de la maison des voisins. Le vieux Clément, d’ordinaire si paisible, hurlait que ses jambes étaient en train de se transformer en serpents de feu.
La peur, une peur chimique et glacée, m’a saisi les entrailles. J’ai réalisé que ce n’était pas seulement moi. Ce n’était pas une mauvaise digestion. C’était un signal. Et nous étions tous en train de le recevoir en même temps.
J’ai attrapé ma veste, le cœur battant comme un tambour fou, et j’ai poussé la porte pour sortir dans la rue. Il fallait que je sache si les hommes à la montre d’aviateur étaient encore en train de compter les cris.

Le trajet jusqu’à l’Hôtel-Dieu fut une traversée des cercles de l’enfer. Dans les rues étroites, l’angoisse ne se lisait plus seulement sur les visages, elle se propageait comme une traînée de poudre. Les gens s’agglutinaient aux fenêtres, les yeux fixes, ou se ruaient dehors en hurlant des noms de disparus.
Devant le cabinet du Dr Gabbaï, la file d’attente ressemblait à une colonne de rescapés d’une guerre invisible.

On y voyait des mères de famille, le chignon défait, serrant leurs enfants contre elles comme si le simple contact pouvait les protéger de l’air ambiant. Un homme, un solide gaillard de la SNCF que je connaissais de vue, s’était ouvert les veines du bras avec un débris de verre, persuadé que son sang était devenu du pétrole bouillant. Il ne pleurait pas ; il attendait, hébété, que le médecin fasse un miracle.
— Docteur ! Il ne respire plus, il a du feu dans les poumons ! criait une femme en secouant son mari inanimé sur un brancard de fortune.

L’afflux était tel que les médecins locaux, dépassés, avaient dû installer des lits de camp jusque dans la nef de l’église Saint-Saturnin. L’odeur y était insoutenable : un mélange de sueur froide, de vomi et de cet effluve chimique sucrée qui émanait de la peau des malades.
Au milieu de ce chaos, je vis des silhouettes en blouse blanche que je ne reconnus pas. Ils n’avaient pas la fatigue des médecins de campagne qui luttaient depuis quarante-huit heures. Ils étaient méthodiques. Ils ne soignaient pas ; ils triaient. Ils divisaient les patients en groupes, marquant leurs fronts avec des codes de couleur.
L’un d’eux, un homme aux yeux clairs et au geste sec, s’approcha de moi. Il ne prit pas mon pouls. Il braqua une petite lampe de poche directement dans ma rétine. — Reaction time : normal. Pupillary dilation : stage three, murmura-t-il à un collègue qui notait tout sur un porte-bloc métallique.
Je voulus lui dire que j’avais mal, que ma tête allait exploser sous la pression de ces sons électriques, mais il m’écarta d’un geste dédaigneux, comme on écarte un instrument qui a fini de servir.
L’angoisse monta d’un cran quand un camion de l’armée, bâché de vert sombre, se gara devant l’église. On ne débarqua pas des médicaments. On débarqua des sangles, des camisoles de force et des caisses marquées de sceaux officiels. La ville n’était plus soignée, elle était mise sous séquestre.
J’ai compris à cet instant que le mal ne venait pas seulement du pain. Le mal venait de ceux qui regardaient la souffrance avec la curiosité froide d’un entomologiste devant une fourmilière que l’on vient d’arroser de poison.

Pont-Saint-Esprit, août 1971.

Vingt ans. Il avait fallu vingt ans pour que la poussière retombe, mais pour moi, elle avait le goût persistant de cette mie grise. Je marchais sur les quais du Rhône, une canne à la main, mon pas alourdi par une vieillesse qui ne devait rien au temps et tout à cette nuit-là.
La ville avait oublié. On avait rangé l’affaire dans les tiroirs poussiéreux des faits divers sous l’étiquette rassurante de l’ergot de seigle. On avait indemnisé les familles, enterré les morts, et Roch Briand n’était plus qu’un souvenir de vieux boulanger brisé par la honte.
Je m’arrêtai devant le café où j’avais mes habitudes. Un journal traînait sur la table : Le Provençal. On y parlait de la guerre au Vietnam, de nouveaux produits chimiques, de noms de molécules que personne ne comprenait. Mon regard se troubla. Parfois, le grésillement dans mes oreilles revenait, ce murmure électrique capté un soir d’août 1951.

Une voiture noire, une berline moderne aux lignes agressives, se gara exactement là où la camionnette grise s’était tenue deux décennies plus tôt. Un homme en sortit. Trop jeune pour avoir connu la « Nuit de l’Apocalypse », mais il portait ce même costume sombre, cette même raideur étrangère à la nonchalance du Gard.
Il s’approcha de moi, fit mine de demander du feu. Ses yeux, derrière des lunettes fumées, ne me regardaient pas : ils m’étudiaient.
— Belle journée, Monsieur, dit-il avec un accent qui fit se dresser les poils sur mes bras. Vous vivez ici depuis longtemps ?
— Trop longtemps pour croire aux accidents, répondis-je sans le quitter des yeux.
Il eut un petit sourire, presque imperceptible.
— Le passé est une terre instable. Parfois, il vaut mieux le laisser sous la cendre.
Il remonta dans sa voiture et partit dans un crissement de pneus, laissant derrière lui une odeur d’ozone et d’essence.

Je rentrai chez moi, dans ma petite cuisine qui sentait le café froid. J’ouvris le buffet et sortis une vieille boîte en fer blanc. À l’intérieur, caché sous des photos de famille jaunies, se trouvait un petit morceau de papier que j’avais réussi à dérober à l’infirmerie, lors de mon « séjour » forcé après la crise. Un en-tête bleu avec un sigle que je n’avais compris que bien plus tard, en lisant des revues interdites : Project MK-NAOMI – Field Test.
Je m’assis à table. J’avais acheté une miche de pain blanc, une vraie, dorée et croustillante. Mais mes mains tremblaient. Je savais que les hommes à la montre d’aviateur n’étaient jamais vraiment partis. Ils n’avaient pas seulement testé une drogue ; ils avaient testé notre capacité à accepter le mensonge.
Je rompis le pain. À l’intérieur, la mie était d’une blancheur immaculée. Pourtant, en portant le morceau à ma bouche, je ne pus m’empêcher de chercher, du bout de la langue, ce goût de métal et de peur qui ne me quitterait jamais.
À Pont-Saint-Esprit, le Rhône coulait toujours. Mais pour moi, il ne charriait plus de l’eau. Il charriait des secrets que le fleuve lui-même refusait d’avaler.

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